Mémoire Battante
Patrimoine géologique et minier · Isère · Alpes du Dauphiné
Description géologique du Dauphiné, par M. Lory. En 1860 on peut lire dans un Bulletin de la Société de statistique des sciences naturelles et des Arts industriels de l'Isère (set 2, T5) :
« À l'endroit où une carrière a été ouverte, en 1841, la couche de marbre blanc a une épaisseur de 35 mètres. Le marbre est d'un blanc blanc, avec une faible nuance jaune, et ordinairement lamellaire à gros grains. La granulation paraît continuer avec une régularité remarquable vers le nord, sans aller toutefois jusqu'au col de la Muzelle. Vers le midi, elle se prolonge aussi, se renfle même jusqu'à l'épaisseur de 60 mètres, puis disparaît. »
Les marbres du Valsenestre sont, sans contredit, le plus beau gisement de cette nature dans les Alpes du Dauphiné.
« La France pourra désormais s'affranchir du tribut qu'elle n'a cessé de payer à l'Italie. »
Rédacteur du journal La Presse de l'Isère, n° du 19 mars 1842 ; d'après Énigmes, curiosités, singularités de René Reymond.
Le marbre de Valsenestre est très blanc, à gros grains, principalement composé de calcite microcristalline, contrairement aux autres sites de l'Oisans où le marbre est souvent riche en impuretés et appelé cipolin.
La couche de marbre est probablement d'âge dévonien (-416 à -359 Ma), intercalée entre d'anciennes formations argileuses et gréseuses.
La veine est bien visible dans le paysage sur 7 km, des affleurements de grandes falaises blanc-gris du col de la Muzelle jusqu'au Désert.
Des citations évoquent aussi la présence de marbre blanc du côté de Saint-Firmin et de Molines en Champsaur. Mais le marbre de Valsenestre reste le plus beau gisement de cette nature dans les Alpes du Dauphiné.
Joints stylolithiques
Ces petits « chemins » noirs visibles dans le marbre blanc sont dus à une dissolution des carbonates. Le lessivage laisse apparaître les minéraux restants, colorant les joints d'une teinte sombre.
La section d'un morceau de marbre fait ressembler le joint au tracé d'un stylet sur un oscillogramme — d'où son nom.
La présence de ces joints donne un caractère cassant au marbre, ce qui ne lui a pas permis d'être exploité autant que le souhaitaient les découvreurs de ce filon.
Les carriers nous ont légué un rare patrimoine à la fois souterrain, curieux et fort méconnu : les abris de carriers. L'abri sous roche fermé par un mur maçonné servait au stockage des explosifs et à la réparation des outils.
« S'ils sont comparables aux "bories" en pierres sèches du sud de la France, ces abris étaient tous situés dans les environs immédiats des carrières, loin de toute zone d'habitation. »
À la différence des bories, les abris de carriers, discrets, se cachent dans les replis du terrain.
Le mot forge vient du latin fabrica, racine du mot fabrique.
Plusieurs sites dans le vallon de Ramu ont été explorés et exploités pour en extraire le marbre blanc. Les deux sites les plus exploités sont facilement identifiables mais ne peuvent être visités qu'avec précautions, les éboulements étant fréquents.
La cantine des carriers (1 650 m d'altitude), partiellement détruite, a été restaurée en cabane pastorale. De l'ancien bâtiment, il ne reste plus que la partie gauche.
Une galerie d'exploration n'a pas débouché, malgré ses 50 m de profondeur, sur un accès plus aisé à la veine de marbre.
Des blocs blancs comme neige dans le fond du ruisseau des cantines témoignent de l'exploitation passée et de l'érosion toujours en cours.
Au XIXe siècle
– En 1835, Gueymard (Polytechnicien né à Corps en 1788) encourage l'exploitation du marbre à Valsenestre.
– Un buste de Vaucanson : Sappey sculpte un magnifique buste de Vaucanson dans un bloc de marbre de Valsenestre. Ce buste est aujourd'hui au musée du CNAM à Paris.
– En 1837, on pouvait lire sur un bloc roulé dans le torrent : « Si à Grenoble me portez, cent écus vous aurez. »
– En 1843, on projette d'utiliser ce marbre pour le tombeau de Napoléon.
– Entre 1847 et 1907, le site est concédé à plusieurs personnes.
Une carrière romaine
Le marbre de Valsenestre a été exploité par les romains en même temps que le marbre rose de Gragnolet (M. Gauna).
Selon Jean Prieur, la carrière a pu être exploitée dès l'Antiquité pour fournir les matériaux d'Aquae (Aix-les-Bains), notamment ses thermes et le temple de Diane.
André Blanc (1980) souligne que l'atelier d'Arles fut approvisionné en marbre de Valsenestre — le seul en Gaule à rivaliser avec les marbres de Paros et de Naxos.
Au XXe siècle
– En 1907, une entreprise contracte avec la commune mais ne construit jamais les ponts ni n'exploite la carrière.
– Un projet d'usines de carbure de calcium reste à l'état de projet jamais réalisé.
– L'entreprise Vigne, n'ayant pas reçu l'autorisation d'ouvrir une piste d'accès, voit son projet d'exploitation tomber à l'eau.
— Georges Vigne
Illustrations
Il reste des témoignages de la présence du marbre blanc dans l'habitat : piliers de voûtes dans des maisons locales à Valsenestre, un bar du bar de Leygat à St-Laurent en Beaumont.
À l'occasion du festival Les Montagnart'Arts 2004, Véronique Magnin sculpteure avait façonné dans des blocs récoltés au Désert trois marmottes exposées durant le festival.
Toutes ces tentatives malheureuses ont découragé la commune de laisser exploiter ce marbre par la suite.
Remerciements : Maurice Séchier, Stéphane Révol, Stéphane Golle.